Manuel Baumen : peindre le Mexique à l’envers du verre

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Manuel Baumen, artiste de la peinture inversée sur verre, Mexico City
Manuel Baumen à son poste à la Ciudadela (Mexico) — Photo Eric Walter

Un artiste des mercados

À Mexico City, dans les allées des marchés vintage de la capitale, entre les machines à écrire rouillées et les consoles Nintendo 64, les cadres de Manuel Baumen arrêtent le regard. Des luchadores masqués, des Vierges de Guadalupe nimbées d’or, des scènes de dévotion populaire ; le tout peint non pas sur le verre, mais derrière.

Né dans la colonia Guerrero, à Mexico City, le 20 juillet 1958, Manuel Baumen a 67 ans. L’envie de créer est ancienne : « Desde que tengo uso de razón me gustó crear cosas » — depuis qu’il a l’usage de la raison, dit-il. Avant la peinture, il a tenu un restaurant familial ; il a entamé des études de restauration d’art qu’il n’a pas terminées — « era muy caro ». Le verre, il l’a apprivoisé seul, en autodidacte, à partir des années 1980. « De muñequitos no iba a vivir », lui disait sa famille — « tu ne vivras pas de petits bonshommes » — « y ahora es de lo que vivo, gracias a Dios ».

Baumen est ce qu’on appelle un artiste de rue au sens premier : il ne passe pas par les galeries, ne publie pas de communiqués de presse, n’a pas de site web. Il vend ses pièces là où l’art populaire mexicain a toujours circulé : sur les marchés, toujours au même endroit. La boutique vintage Fierro Viejo, institution de la colonia Condesa installée dans les Edificios Condesa de l’architecte Thomas Gore, le qualifie d’« artista reconocido » et expose régulièrement ses œuvres dans son changarro de la calle Juan de la Barrera ; Baumen s’y était associé un temps, sans que l’aventure prenne — le lancement est tombé en pleine pandémie. Quant à la boutique américaine Modela, spécialisée dans l’artisanat oaxaqueño, qui l’a découvert il y a plus de dix ans dans un mercado vintage de la capitale et continue de diffuser son travail, l’artiste lui-même avoue ne pas savoir où elle est : « no la ubico » — des gens viennent acheter sans dire où ils revendent. Sa réputation circule sans lui.

En France, Tienda Esquipulas est l’un des rares lieux où l’on peut se procurer ses œuvres originales.

La pintura reversa : peindre à rebours

La technique qu’emploie Baumen, la peinture inversée sur verre ou pintura reversa en vidrio, est l’une des plus anciennes et des plus exigeantes de l’histoire de l’art populaire. Baumen n’en a pourtant pas hérité : il l’a trouvée seul, par expérimentation. « Probé con diferentes materiales y me gustó el efecto que daba sobre el vidrio » — il a essayé d’autres supports, c’est l’effet du verre qui l’a retenu. Sans le savoir, il rejoignait une tradition vieille de sept siècles.

Le principe est simple à énoncer, redoutable à exécuter : l’artiste peint sur la face arrière d’une plaque de verre. Le spectateur regarde l’œuvre à travers le verre, depuis l’autre côté. Cela impose de travailler en ordre strictement inversé : les détails du premier plan (les yeux d’un luchador, les traits d’un visage de Vierge) sont peints en premier. L’arrière-plan vient en dernier. Chaque couche doit être pensée avant d’être posée. Il n’y a pas de repentir possible.

Cette technique est née en Italie entre le XIIIe et le XVIe siècle, d’abord appliquée aux reliquaires et aux autels portatifs sous forme de panneaux dorés gravés. Elle s’est diffusée dans toute l’Europe : Bavière, Autriche, Bohême, Moravie, Slovaquie, pour devenir un art populaire florissant entre 1550 et 1850. Les missionnaires jésuites l’ont emportée en Chine, d’où elle a gagné le Japon pendant la période Edo. En Europe, elle était produite selon une division du travail qui permettait la fabrication en série, vendue par des colporteurs ou sur les marchés. C’est exactement comme Baumen le fait aujourd’hui à Mexico City, sept siècles plus tard.

Baumen enrichit ses compositions de sequins, tissu, photographies, figurines religieuses et bijouterie fantaisie intégrés à la peinture — créant des pièces hybrides entre art sacré populaire et assemblage contemporain. On retrouve cette esthétique d’ex-voto dans beaucoup de ses œuvres : une parenté assumée avec la tradition votive mexicaine. Ses pièces, d’environ 45 × 60 cm, sont signées au dos.

Le verre n’est d’ailleurs pas son seul support : Baumen travaille aussi sur carton, bois et tôle, choisissant le matériau selon la composition qu’il imagine. « C’est comme un puzzle », explique-t-il : il assemble, ajuste, recommence si quelque chose ne le satisfait pas. Sa méthode est un trabajo de primera intención — un premier jet à l’instinct, puis le regard, puis la reprise : « Voy trabajando como voy, conforme voy viendo la pieza ; si no me gusta, la vuelvo a repetir hasta que quedo satisfecho — ahí es cuando me tardo. » Le temps ne fait pas la lenteur ; il fait l’itération. L’idée part souvent de l’objet trouvé — « quand j’achète un cadre ou une boîte, je la vois et dans ma tête je sais déjà comment elle va finir ». Une pièce lui demande entre trois et quinze jours selon sa complexité. Quarante ans à ce rythme représentent, à sa propre estimation, autour de deux mille œuvres — cadres, niches et coffrets confondus. « No he pensado en eso, porque disfruto lo que hago », ajoute-t-il : il n’a jamais pensé à compter, parce qu’il aime ce qu’il fait.

Lucha libre : le masque comme icône

Le premier grand sujet de Baumen, c’est la lucha libre.

Au Mexique, la lucha libre n’est pas un simple spectacle sportif. Depuis le 21 juillet 2018, elle est officiellement patrimoine culturel immatériel de Mexico City. Les masques des luchadores fonctionnent comme des « métaphores portables » : leurs motifs géométriques, leurs références animales ou cosmiques codifient une identité morale. Les angles aigus signalent l’agressivité ; les courbes larges évoquent la noblesse. Perdre son masque dans un combat d’apuestas, c’est un sacrilège scénique.

L’iconographie luchística a nourri des générations d’artistes : la photographe Lourdes Grobet, qui a documenté la lucha libre pendant des décennies ; le peintre mexico-américain David Gremard Romero, qui mêle codex préhispaniques et luchadores dans un cosmos entre mythe et postmodernisme ; le muraliste chihuahuense Miguel Valverde, auteur du célèbre mural de l’Arena México ; ou encore Dr. Rabias, peintre des arenas que nous avons déjà présenté sur ce site.

Pour Baumen, l’attrait pour la lucha libre vient de loin : deux de ses frères la pratiquaient en amateurs, et lui-même a grandi en regardant les films d’El Santo, qu’il décrit comme son idole d’enfance. Aujourd’hui, le luchador qu’il admire le plus est Rey Misterio« muy bueno », confie-t-il.

Baumen s’inscrit dans cette lignée, mais par un chemin différent. Pas de toile, pas de mur, pas de tirage photo : du verre. Ses luchadores : Blue Demon, Mil Máscaras, El Santo, nous regardent à travers la matière transparente, figés dans une technique qui exige la même rigueur que le combat : chaque geste est irréversible.

Peinture sur verre Blue Demon, peinte à la main par l'artiste Manuel Baumen, technique de peinture inversée sur verre
Blue Demon, peinture inversée sur verre signée Manuel Baumen
Peinture sur verre Mil Máscaras, peinte à la main par l'artiste Manuel Baumen, technique de peinture inversée sur verre
Mil Máscaras, peinture inversée sur verre signée Manuel Baumen

La Guadalupana : foi et identité

Le second pilier de l’œuvre de Baumen est la Vierge de Guadalupe, la Morenita del Tepeyac.

La Guadalupana est le symbole dominant de la religiosité mexicaine, bien au-delà de la seule dévotion catholique : elle représente identité, unité et culture nationale. Depuis l’époque coloniale, son iconographie mêle les codes du baroque européen et les symboles indigènes : fleurs locales, éléments de la cosmogonie nahua, dans une synthèse visuelle qui a servi autant l’évangélisation que l’affirmation d’une identité mestiza.

Aujourd’hui encore, la Guadalupana irrigue l’art populaire mexicain sous toutes ses formes : céramique, yeso, médailles, autels de rue, graffiti. Le travail de Baumen sur verre s’inscrit dans cette tradition vivante, en lui ajoutant la dimension lumineuse et fragile propre à la pintura reversa : la Vierge vue à travers le verre, comme à travers un vitrail profane.

Pour l’artiste, le sujet est aussi une affaire personnelle : Baumen se déclare devoto — dévot de la Guadalupana — et la peint autant pour lui-même que pour ses clients.

Tienda Esquipulas propose toute une collection dédiée à la Vierge de Guadalupe : statues en résine de 15 à 50 cm, bougies sérigraphiées, nichos colorés et milagros, autant d’objets qui partagent avec les œuvres de Baumen cette frontière poreuse entre art sacré et art populaire.

Au-delà des classiques

Si la lucha libre et la Guadalupe restent ses motifs récurrents, Baumen accepte aussi des commandes plus singulières, qui dessinent une cartographie inattendue de la culture populaire mexicaine. Il a peint des ex-votos à partir de photos familiales anciennes, des hommages à la Santa Muerte et à Jesús Malverde — figures de la dévotion populaire à la frontière du licite. Il a aussi reçu des demandes plus surprenantes : Barbie, Mickey Mouse, des portraits de chiens, des compositions sur le thème des cantinas et pulquerías, ces bars populaires de Mexico City. « Es lo que a veces me pide la gente y el cliente paga », résume-t-il sans pose — il ne tranche pas entre vocation et commande, il fait.

Une demande l’a particulièrement marqué : « Una vez una señora me pidió que le hiciera un altar con la foto de su esposo, con su pelo y uñas. ¡Que loco! » — une dame lui avait demandé un autel avec la photo de son mari, ses cheveux et ses ongles. Au Mexique, la frontière entre dévotion sincère et pratique magique n’a jamais été tracée nettement : Baumen, sans jugement, a fait la pièce.

manuel baumen ana carrillo
Ana Carrillo et Manuel Baumen à l’appartement-atelier de Manuel Baumen (Mexico 2025 – photo Eric Walter)

Manuel Baumen, artisan ou artiste ?

Comment se définit-il lui-même ? « Yo artesano, pero dicen que soy artista. » La phrase mérite qu’on s’y arrête : dans le contexte mexicain, la frontière entre arte et artesanía est l’une des plus chargées politiquement. Les institutions, les galeries, les revues définissent l’artiste. L’artisan, lui, fabrique. Baumen revendique le second terme — et laisse aux autres l’usage du premier.

Ses filiations revendiquées surprennent. Côté peinture, il cite Alberto Gironella, figure majeure de l’art plastique mexicain du XXe siècle, héritier des Interioristas, connu pour ses assemblages et ses reines noires. Côté cinéma, toute l’époque du cine de oro, El Santo en tête, et les films d’horreur. Côté musique, « la música disco, el Bossa Nova y los boleros ». Une cartographie qui mêle savant et populaire, mexicain et brésilien, sacré et bal du samedi soir — exactement la matière de ses verres.

A-t-il transmis sa technique ? Pas en pintura reversa. Mais il a tenu des ateliers d’arts manuels comme thérapie anti-stress. Sa pratique reste à lui ; son geste pédagogique vise autre chose, la santé mentale de ceux qu’il a accueillis.

Reste la question du monde institutionnel. Pourquoi pas de galerie, pas de musée, pas d’exposition à l’étranger ? Pas par refus. « No tengo pasaporte para salir, y es muy caro para mí ». Des expositions de son travail ont bien eu lieu — « pero yo no he estado ». Il n’y était pas. La frontière entre l’arte populaire et le monde de l’art ne passe pas seulement par les gestes ou les sujets : elle passe aussi par un document administratif et un billet d’avion.

Art alternatif, art populaire

Manuel Baumen n’apparaît dans aucune base de données institutionnelle, dans aucun catalogue de musée, dans aucune revue d’art. Et c’est peut-être précisément ce qui rend son travail significatif.

Au Mexique, l’art populaire, arte popular, n’a jamais eu besoin de la validation des galeries pour exister. Il circule dans les marchés, les tianguis, les changarros. Il est acheté par des gens qui ne mettent jamais les pieds dans un musée. Il est fait par des artistes qui ne rédigent pas de artist statements. Baumen appartient à cette tradition, tout en la renouvelant : sa technique est européenne et médiévale, ses sujets sont mexicains et contemporains, ses matériaux (sequins, photographies) sont ceux de l’assemblage.

Sa clientèle dit la même chose. Qui achète ses pièces ? « Mexicanos, extranjeros, coleccionistas, gente del barrio »« exactamente todos », répond-il sans trier. Du voisin de quartier au collectionneur étranger, des touristes de passage aux familles du barrio, son public est transversal. Personne n’a le monopole de son travail, et c’est une autre manière de refuser les segmentations habituelles du marché de l’art.

C’est un art qui refuse la séparation entre sacré et profane, entre high et low, entre tradition et bricolage. Un luchador sur verre, c’est un ex-voto laïque. Une Guadalupe aux sequins, c’est un retable de mercado.

Sources :

  • Entretien avec Manuel Baumen (échange écrit, mai 2026) — propos recueillis par Ana Carrillo, citations biographiques et techniques
  • Fierro Viejo, Mexico City : vidéo Facebook « Arte del reconocido Manuel Baumen »
  • Peinture inversée sur verre, Wikipedia
  • UNAM Global : « La Virgen de Guadalupe: símbolo dominante de la religiosidad mexicana »
  • Artbank : « Arte y Lucha Libre Mexicana: máscaras, símbolos y creatividad »
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